écrire pour soi
pour nous
pour eux
qui voudraient bien
qui ne peuvent pas

écrire avec le corps
écrire avec le ventre
avec la soif
avec le feu
avec la rage comme carburant

écrire ce que nul autre
ne peut écrire

écrire pour s’oublier
fuir le présent
braver la mort
et vivre ailleurs

écrire pour faire du bruit
écrire pour faire joli
parler de soi
tromper son monde
enjoliver
pour faire semblant
faire le malin
écrire
pour se sentir exister

écrire pour jouer le jeu
ou peut-être justement
ne pas le jouer
écrire pour le plaisir
de désobéir

faire fi de tout
et notamment des autres
les autres et leurs avis
les autres et leur doxa
les autres et leur raison
leur bonne raison

dire moi
dire je
sans assommer
sans prétention
écrire pour écrire
ce qui nous plait
ce qui nous chante

écrire pour les bons mots
rocambolesque et farfelu
pléthore et limitrophe
qui ont le goût du beau
et la saveur taquine

écrire pour mieux sentir
se travestir
vivre en loup ou en princesse
rien qu’une fois
sur une seule page

pour y croire
aux fétuques aux oiseaux et aux princes
croire aux histoires
pour s’y asseoir comme on s’assoit sur un banc
qui tient
et qui accueille

écrire le oui
écrire le nom
parler de cette chose
qui n’est pas dite
lui fabriquer un sens
et allumer pour elle
des feux multicolores

écrire pour ressusciter nos morts
les rencontrer
leur parler
partager un repas
quelques lignes suffisent

écrire pour
écrire contre
contre le vent
le naturel et ses galops perdus
contre la précipitation
la vacuité et les petits arrangements
contre la nonchalance
l’avachissement préprogrammé

écrire pour se casser la tête
pour les tensions du cou
la tendinite du poignet
les heures d’insomnie
et les matins coupants
où l’on se rue sur la page
comme affamé de mots

écrire pour être incompris
tenter les soupirs
le retranchement volontaire
la posture du rêveur
écrire pour le stigmate
et son retournement
pour les excuses et les esquives
pour se croire merveilleux

écrire seul devant la page
non pas blanche mais liquide
versatile
les lettres glissant sur elle
comme jamais accrochées
les mots instables
qui partent à peine inscrits
et s’enfuient
à l’orée de la feuille

écrire pour aller se chercher
jusqu’en bas et au-delà
jusqu’au fond et vice-versa
écrire pour savoir qui on est

écrire
pour être enfin méchant
piquer dans la caisse
et trahir sa famille
pour voir ce que ça fait
de vivre comme un nabab
pour voir ce que l’on pense
quand on est prétentieux

écrire pour le pouvoir
pour tuer les crétins du quartier
le dictateur et sa belle-soeur
écrire pour noyer le chien du voisin
et lui couper le sifflet
c’est le moment ou jamais
tout est admis
tout est licite
écrire pour demander l’impossible
oui c’est possible
il faut en profiter
et enfoncer les tyrans
dans l’acide chlorhydrique
écrire est autorisé
en tous cas pour l’instant

écrire pour frapper les esprits
et réveiller les humains
pour prévenir le massacre
et sauver la planète
pour relayer les poètes
et donner de l’espoir
aux enfants de gaza
écrire pour transfigurer le mal
le rendre inhabitable

réécrire l’histoire des femmes
inventer le bien et garder l’essentiel
les avant gardes
et les après midi
de lecture au soleil

écrire pour lire les traces
de ce qui a été
pour inscrire les choses
sauver ce qui peut l’être
l’enfance
les étoiles en hiver
l’herbe en pagaille
la beauté du dehors
et la vie à l’intérieur